En réplique à Denis Gagnon (Hubert Aquin: No right to be there, Possibles, volume 30, numéro 3 et 4, été-automne2006)
Si nous ne voulons pas qu’Hubert Aquin se soit suicidé pour rien, son geste doit devenir un objet de réflexion tout autant que son oeuvre, tout autant que ce qu’il nous a laissé comme écriture.
- Marc Chabot, En finir avec soi, les voix du suicide (1)
Me suicider partout et sans relâche, c’est là ma mission. En moi, déprimé explosif, toute une nation s’aplatit historiquement et raconte son enfance perdue, par bouffées de mots bégayés et de délires scripturaires et, sous le choc noir de la lucidité, se met soudain à pleurer devant l’immensité du désastre et de l’envergure quasi sublime de son échec.
- Hubert Aquin, Prochain Épisode (2)
Peut-on comprendre le suicide d’Hubert Aquin ? D’où vient cette peur en nous d’établir quelques liens entre la conscience individuelle et la conscience collective ? Pourquoi tenons-nous absolument à nier ce rapport ?
- Marc Chabot, En finir avec soi, les voix du suicide (3)
L’arme au flanc, toujours prêt à dégainer devant un fantôme, le geste éclair, la main morte et la mort dans l’âme, c’est moi le héros, le désintoxiqué ! Chef national d’un peuple inédit ! Je suis le symbole fracturé de la révolution du Québec, mais aussi son reflet désordonné et son incarnation suicidaire.
- Hubert Aquin, Prochain Épisode (4)
Ce suicide n’est pas le nôtre, mais il nous concerne. Le suicide d’Hubert Aquin ne peut à lui seul expliquer notre tortueuse histoire, mais il serait faux d’affirmer qu’il est impossible de tenter quelques rapprochements.
- Marc Chabot, En finir avec soi, les voix du suicide (5)
Qu’adviendra-t-il finalement du Canada français ? A vrai dire, personne ne le sait vraiment, surtout pas les Canadiens français dont l’ambivalence à ce sujet est typique ; ils veulent simultanément céder à la fatigue culturelle et en triompher, ils prêchent dans un même sermon le renoncement et l’ambition. Qu’on lise, pour s’en convaincre, les articles de nos grands nationalistes, discours profondément ambigus où il est difficile de discerner l’exhortation à la révolution de l’appel à la constitutionnalité, la fougue révolutionnaire de la volonté d’obéir. La culture canadienne-française offre tous les symptômes d’une fatigue extrême : elle aspire à la fois à la force et au repos, à l’intensité existentielle et au suicide, à l’indépendance et à la dépendance.
- Hubert Aquin, La fatigue culturelle du Canada français (6)
Hubert Aquin n’est pas mort. Il vit encore, dangereusement. Sa mémoire et son oeuvre vivent encore. La preuve indéniable : l’omniprésence de commentateurs divers qui scrutent son oeuvre encore aujourd’hui plus de 30 ans après son suicide en 1977. Oui la vie de Hubert Aquin, comme l’histoire de son pays, est un roman épique dont l’ordre épisodique est toujours à (re)faire.
Rappelons qu’Aquin s’est donné la mort dans la cour d’école du collège Villa-Maria un 15 mars 1977. Cela eut lieu peu de temps après l’élection du PQ le 15 novembre 1976, événement qu’il avait célébré avec ses compatriotes. Son suicide n’était pas impulsif mais prémédité selon de nombreuses sources d’information.
Si parler du suicide est difficile, parler de celui d’un grand artiste est encore plus ardu à cause du risque de verser dans la glorification terrible du geste fatal. Il suffit de penser à la série de suicides de jeunes fans de Kurt Cobain après son suicide. Aussi est-il bon de se rappeler qu’un tabou a parfois besoin de le demeurer. Le tabou a des vertus défensives utiles qu’on aurait tort de négliger, même quand il est rationnellement explicable.
Pourquoi le cas Aquin est encore plus délicat ? Parce qu’il fut non seulement un grand écrivain québécois mais aussi un acteur majeur de la Révolution Tranquille des années 1960. Le suicide d’Aquin est d’autant plus délicat qu’il est indissociable de son oeuvre à bien des égards. Aquin traitait de suicide abondamment dans ses écrits et aurait planifié le sien plusieurs années auparavant. Certains ont même dit que son suicide était le dernier acte réussi de son oeuvre ! Ouf ! Si Hubert Aquin reste encore méconnu du grand public, il ne faut pas y voir d’autre raison.
Ainsi, les lecteurs de ce texte comprendront-ils qu’une démarche de réflexion sur les circonstances du suicide de Hubert Aquin n’est pas sa glorification ni celle du suicide en général ? Est-il seulement possible de parler du suicide de Hubert Aquin sans le glorifier indirectement ? Rien n’est moins sûr mais il est bon de se rappeler que parler de suicide ne l’incite pas selon des études. Il faudra par ailleurs une bonne raison de s’attaquer à la compréhension du suicide de Hubert Aquin.
La bonne raison : le taux élevé de suicides au Québec depuis quelques décennies. Car l’un ne va pas sans l’autre quoi qu’on en pense. Comment approfondir le suicide québécois depuis la Révolution Tranquille sans aborder celui de notre Révolutionnaire avec un R « par profession » ? Comment réfléchir sérieusement sur la question sans évoquer celui d’un de nos plus grands écrivains, sinon le plus grand ? Si la peur de glorifier son suicide nous en empêche, tabou oblige, alors ne parlons pas du suicide québécois. Ne parlons pas non plus du suicide autochtone. Rappelons-nous néanmoins que ne pas en parler ne fera pas diminuer le taux élevé malheureusement.
Par l’émotion qu’il évoque, le suicide fait écran à son auteur. Aussi faut-il se méfier des préjugés et idées reçues concernant le suicide. Concernant le suicide de notre super-agent-double Hubert Aquin, on a encore davantage raison de s’en méfier. Derrière le terrible geste de désespoir, il y a l’espoir certain que Hubert Aquin avait pour l’avenir de son pays. Les indices ne manquent pas. C’est un secret bien gardé. L’autopsie psychologique, enquête sur les pensées et les émotions précédant le suicide, menée par son épouse Andrée Yanacoupoulos et Gordon Sheppard dramaturge montréalais, le révèlent dans toute son ampleur. Ce secret se trouve aussi dans toute son oeuvre. Faut-il le dévoiler ? Comment le dévoiler ? Cela pourrait faire l’objet d’un autre texte …
Le suicide de Hubert Aquin, même dans l’hypothèse d’un sacrifice intime savamment planifié pour la vie et la liberté de son pays, n’est pas un invitation à l’imiter mais bien une invitation à vivre. Parions d’ailleurs que s’il était vivant, il servirait à ses compatriotes la phrase de Péloquin : « vous êtes pas écoeurés de mourir bande de caves ».
Quelques-uns verront dans ce texte une glorification du suicide de Hubert Aquin et une mythologisation de son oeuvre. Il n’y aura pas lieu de s’y opposer. Il faudra mettre la faute, si faute il y a mais faute il n’y aura plus, sur Hubert Aquin qui voulait pour son libre pays une glorieuse histoire épique capable d’ensemencer les plus grands mythistoires de l’humanité. Son oeuvre se poursuit collectivement aujourd’hui, espoir de demain. Elle invite aussi les nouveaux Québécois, ceux issus d’un voyage migratoire récent, à s’y joindre.
Oui, derrière le suicide de Hubert Aquin, il y a le crime parfait. Derrière son suicide sanglant, il y a l’assassinat symbolique réussi, il y a le meurtre fondateur de pays. Avec la (re)naissance du Québec, il y a peut-être aussi la (re)naissance du Canada, la (re)naissance d’une Amérique, la (re)naissance d’un Occident et la (re)naisssance d’une humanité planétaire nouvelle au bord de l’humanicide. Puissent nos amis autochtones nous montrer la voie. Puisse la fulgurante prose-métamorphose de Hubert Aquin donner vie à d’autres comme elle a su le faire avec l’auteur de ce texte. Celui-ci le remercie post-humblement.
Le Québec constitue désormais et irréversiblement un pays entièrement ou presque entièrement reconquis ou plutôt en voie de reconquête et jusque dans les moindres détails. Mot à mot, centimètre par centimètre, le texte national s’écrit de la même façon et en même temps que le territoire se reconquiert. Le projet collectif se dessine au terme d’une lente et intense accumulation de projets personnels dont l’envergure est brisée par chaque mort individuelle, mais jamais vraiment brisée puisque au-delà de la vie de chaque individu, le groupe reprend son souffle vital et continue de renaître plus ou moins spectaculairement, plus ou moins puissamment. Le projet collectif ne meurt pas dans la mesure où, d’individu en individu, il se répète, se multiplie, s’amplifie et instaure finalement une réalité qui n’est pas seulement individuelle mais qui a une dimension collective. Ceux qui ont vécu cette aventure frustrante et pourtant exaltante sont conscients que leur propre vie n’a eu de sens pendant un certain temps que dans la mesure où elle s’insérait dans une survie nationale et on peut dire aussi que l’existence nationale a produit un effet multiplicateur sur chaque existence individuelle. Cette interaction entre le groupe et l’individu est bel et bien bi-latérale, bi-vectorielle et créatrice.
- Hubert Aquin, Le Québec : une culture français originale (7)
Hubert Aquin est le penseur le plus profond, le plus fondamental du Québec.
- Bernard Landry, Hubert Aquin : cinq questions aux nationalistes d’aujourd’hui (
Hubert Aquin est le Québec même.
- Lamberto Tassinari, Oublier Hubert Aquin ? (9)
Nous sommes Hubert Aquin.
- Marc Chabot, En finir avec soi, les voix du suicide (10)
Références :
1. Marc Chabot, En finir avec soi, les voix du suicide, VLB éditeur, 1997, p. 117
2. Hubert Aquin, Prochain Épisode, Édition critique établie par Jacques Allard, 1995, p. 21
3. Marc Chabot, En finir avec soi, les voix du suicide, VLB éditeur, 1997, p. 116
4. Hubert Aquin, Prochain Épisode, Édition critique établie par Jacques Allard, 1995, p. 20
5. Marc Chabot, En finir avec soi, les voix du suicide, VLB éditeur, 1997, p. 116
6. Hubert Aquin, La fatigue culturelle du Canada français, 1962 ; tiré de Blocs erratiques, 1977, p. 97
7. Hubert Aquin, Le Québec : une culture français originale, Forces, numéro 38, premier trimestre 1977, pp.38-39; cité in Mélanges littéraires II, Comprendre dangereusement, édition critique établie par Jacynthe Martel et Claude Lamy, 1995, pp. 351-355
8. Bernard Landry, Hubert Aquin : cinq questions aux nationalistes d’aujourd’hui, colloque tenu à l’Université du Québec à Montréal, novembre 2006, http://www.radio-canada.ca/radio/profondeur/27486.html
9. Lamberto Tassinari, Oublier Hubert Aquin ?, Le Devoir, 20 juin 1997
10. Marc Chabot, En finir avec soi, les voix du suicide, VLB éditeur, 1997, p. 127